Attention à la chute (de cette chronique)

On va tomber comme les Mongols ; Comme les Égyptiens, comme les Romains, comme les Mayas, comme John Beck
Orelsan – L’odeur de l’imprudence

Les marches d’escalier, il y’a ceux qui les montent deux par deux, et il y’a moi qui les dévale à cent pour cent. En rêvant d’ascenseur social, je me suis retrouvé au trente-sixième dessous, sans y croiser Raymond Devos. Pour ma prestation horrifique, j’ai reçu la Palme d’Or de la descente des marches, mais l’oiseau de nuit que je suis y a laissé quelques plumes.

Juste avant les douze coups de minuit, telle Cendrillon, je suis parti du bul en ambalance, ou du bal en ambulance, tout dépend si vous avez les idées claires. Coup de tonnerre dans ma soirée, ces escaliers, j’aurais pu les éviter si j’avais suivi les conseils de Jean-Luc : « attention à la marche ». En marche et tête baissée comme un macroniste en ces temps de doute, ou huit ans si vous avez redoublé une classe, j’ai fini mon épopée à l’hôpital.

La mort, fine, ayant disparu après avoir collé aux basques un Picard durant de longues minutes, je me réveille groggy et grognon en constatant mes blessures. Moins occis que gêné, je remarque ces tubes dans mon nez me permettant de m’oxygéner. Après avoir repris mes esprits et une grande respiration médicalement assistée, je scrute autour de moi les gens placés en salle d’observation. Pourquoi y’a-t-il des parois mobiles dans cette salle pour nous empêcher de dévisager les personnes placées… en observation ? Alors que ma tête est malade, mon cheval est lui parti au galop vers d’autres contrées. La partie droite de mon corps me tiraille… oui, car j’ai toujours fait les choses qu’à moitié.

Craignant un peu de sombrer dans la nuit éternelle, je sursaute sans bouger de mon lit dès que mes paupières tombent à la verticale. Je peux alors compter sur la vieille dame, derrière la paroi, rongée par le mal. Elle se tord de douleur pour une bonne raison. La nonagénaire appelle sa maman à l’aide, mais seules les infirmières répondent à l’appel du corps. Couché et à Mochet comme Charles, je songe alité que cette dame est bercée trop près du mur, entre démence et lucidité. Comme un réflexe enfantin, appelle-t-elle sa maman disparue ou demande-t-elle à la rejoindre ?

Après une batterie d’examens, les médecins agissent de concert avec les infirmières pour me faire sortir. Je fais des pieds et des mains pour réussir à m’habiller, avec une jambe droite en rideau et un bras droit plâtré tel un pommeau de douche. Dush back in the future. Avant de quitter l’hôpital, je me retourne une dernière fois pour regarder celles et ceux qui n’ont pas cette chance.

Un accident, c’est comme gagner à l’Euromillions, on se dit que ça n’arrive qu’aux autres, et puis quand ça vous tombe dessus, tout un tas d’amis prennent de vos nouvelles et se soucient de vous. Malheureusement, le solde de votre compte en banque, lui, reste le même.

Dans le miroir de ma salle de bain, je regardais avec noirceur mon visage qui était violacé comme le front de Gorbatchev. J’avais plus de bleus sur le corps qu’on ne peut en trouver sur un stade de football. Sans dire un mot, je constatais que j’avais des problèmes d’articulation. Amoindri, je vivais avec mon temps, pluvieux.

Pour mes rares sorties en public, je dissimulais mon visage sous une casquette bleue, comme mes ecchymoses, et une paire de Rayban. Ainsi, je ne ferai point peur aux enfants dans la rue en allant chercher mes médicaments. Avec mon atèle au genou, je marchais à deux kilomètres par heure. Quand dans la rue je croisais un vieillard en déambulateur, je levais difficilement deux doigts pour effectuer le même salut que font les motards.

Je savais que la vie était difficile pour les personnes handicapées ou à mobilité réduite, mais cet accident me permettait réellement de me mettre à leur place, sans être sur un parking. Se laver, se faire à manger, s’habiller, autant de tâches que nous faisons machinalement, sans penser que pour d’autres, cela relève du défi. J’applaudis d’une main (car la deuxième est toujours plâtrée) ces personnes qui affrontent avec force leur quotidien. Une broutille devient alors pour eux un parcours du combattant.

Sur mon chemin pour me rendre à la pharmacie, j’ai croisé un stand de démarcheurs de rue. Ces militants que d’ordinaire on esquive, je ne pouvais les ignorer. Une jeune femme m’a parlé de son combat pour ceux qui luttent au quotidien. Son association, Pro Infirmis, œuvre pour l’autodétermination et l’inclusion des personnes en situation de handicap, qu’il soit passager ou conducteur de vie. Ils contribuent à leur échelle pour aider des personnes à remonter la pente. Ils travaillent notamment pour améliorer nos villes, afin qu’elles soient adaptées à tous.

Puisque vous trouvez l’argent pour vous payer une pinte, vous trouverez le moyen de soutenir Pro Infirmis en vous rendant sur www.proinfirmis.ch

Le silence vint bien après la chute. J’ai dû apprendre à dompter l’ennui. Attention, je n’ai rien contre l’ennui, je l’apprécie, ce sont des moments en suspension, où tout peut arriver. Or, mon médecin semblait m’avoir prescrit de l’ennui : matin, midi et soir.

Aguerri sur mon sort, j’attendais de me rétablir de mes blessures. Ce qu’on voit laissant des souvenirs, je rythmais mes journées avec des séries Netflix, des documentaires et des lectures.

L’ironie me prit un soir, où pour éviter de panser à mes points de suture au genou, j’ai regardé une pièce de théâtre : un fil à la patte. C’est une pièce de Georges Feydeau d’au moins deux heures, dont je ne me souviens plus, car je me suis endormi en plein milieu. Il faut dire que mes médicaments me donnaient du fil à retordre pour rester éveillés.

Ouaf ! Excusez-moi, mon bras me fait un mal de chien. Les accidents arrivent et la caravane passe.

L’effleure du mal sur ma peau à l’air manque cruellement de Boétie. Je cesse un moment d’en faire des Montaigne et me recentre sur mon sujet, ou mon chéri si vous avez la cerise, ou encore mon test d’yeux, si vous avez des problèmes de vue. Je digresse… Grèce… Hélas.

J’ai enfin découvert ce qu’il se tramait dans mon quartier pendant que j’étais au travail la semaine : rien. Quand on est hyperactif, c’est super dur de rester passif. Les heures passent et moi je reste sur place. Je me suis demandé si c’était ça la retraite : ne rien avoir à faire, avoir mal au corps, attendre le week-end pour voir la famille, porter de l’importance pour la météo du jour, se demander quand la douleur va s’arrêter…

Comme pendant la crise du Covid, je me suis dit que j’allais faire ces choses qu’on n’avait jamais le temps de faire. Je me suis mis en tête de jardiner, mais j’ai oublié que je n’avais qu’un balcon. En plus, ma main était plus endolorie que verte. J’ai voulu commencer la boxe, mais je me suis rappelé que j’avais le corps d’un mec ayant perdu tous ses matchs. Je me suis dit que je pourrais apprendre à jouer d’un instrument, mais j’étais en désaccord avec mes voisins, mes oreilles et le bon sens musical.

J’ai voulu regarder un porno de deux heures, mais comme pour Star Wars 8, je me suis endormi en plein milieu. Dans les deux cas, je ne savais pas pourquoi il y’avait autant de va-et-vient avec ces drôles de fesses sommaires.

Dans cet escalier, je crois que j’y ai laissé une partie de mes vieux démons, qui me suivaient depuis des années, sans liker réellement ce à quoi j’aspirais. Pour tout ça, j’expire un bon coup, je pouffe et termine mon ménage sans commentaire. Bien qu’ils soient à l’origine du problème, je crois que ces vieux démons ont amorti ma chute.

Cet événement a été pour moi est comme un rappel à l’ordre, un avertissement, que la vie est plus fragile qu’on ne le croit. Et que nos bêtes noires peuvent vite nous faire sombrer. On peut basculer à tout moment, surtout quand on est aussi déséquilibré que moi.

Avec du recul, je pense que ces pierres, je les aurais moins marquées de mon sang que d’une pierre blanche. Si vous passez par là, ne vous arrêtez pas, passez votre chemin, car moi je compte bien remonter la pente pour aller bon train sur la bonne voie.

PS : Merci à Loïc, présent au moindre hic.