Le coeur

Ma bonne éducation me faisait penser qu’on ne pouvait pas acheter l’amour. Je croyais qu’un coeur qui battait pour nous n’avait pas de prix, que ça se partageait et que ne s’échangeait pas. Comme un certain youtubeur français (ou vidéaste pour les anciens), j’ai envie de dire « FAUX ».

Environ 140’000 euros. C’est le prix pour un coeur qui bat. La société a réussi à mettre un prix sur la seule chose qu’elle n’avait pas conçu, le coeur humain.

Quand la science cherche à défier la mort…

Vous l’auriez compris, je ne vais pas vous parler de “bons sentiments”, mais bien de coeur (avec une aorte et des ventricules), ce n’était que pour vous attendrir que j’ai nommé cette chronique “Le coeur”.

En parlant de coeur artificiel (à croire qu’à force d’être brisé, on peut souffrir d’insuffisance), hier les journaux ont parlé du second greffé français d’un coeur artificiel.

Mais peut-on inlassablement rire au nez de la Faucheuse et la repousser comme dans les films façon Destination finale ? Dur à dire. Le premier greffé du coeur n’avait survécu que 73 jours. La Mort a donc mis 73 jours à se rendre compte que quelqu’un manquait à l’appel. Que feriez-vous s’il ne vous restait que 73 jours à vivre ? Quoi de pire qu’un espoir brisé ? C’est presque un oxymore “espoir brisé” au vu de ce que représente l’espoir : la vie, la lumière, la joie… c’est pour cela qu’on parle de joie de vivre. La lumière s’oppose à l’obscurité, un peu comme les deux côtés de la Force dans Star Wars. Quand l’espoir n’est plus, on parle alors de désespoir. La noirceur de l’âme, comme une tache d’encre que l’on n’arrive pas à retirer de sa feuille de papier.

On dit que la science nous permet de vivre plus longtemps. Est-ce là une victoire sur la Mort ? En un siècle nous avons gagné 30 ans d’espérance de vie (50.4 ans en 1913 et 81.8 ans en 2013). Et il n’y a jamais eu autant de centenaires à travers le monde. Il n’y a pas de quoi se réjouir pour autant. C’est un cadeau empoisonné de la part de Satan. Je dis cadeau empoisonné, car quitte à avoir 30 années supplémentaires, autant que cela soit avec notre corps de vingtenaire, jeune et en pleine santé. Difficultés à marcher, difficultés à s’exprimer, difficultés à entendre, et la pire de toutes, difficultés à se souvenir. Quand on vit sans ses souvenirs, on a déjà un pied dans la tombe.

On pourrait se demander si la science n’a pas vendu son âme au Diable. À force côtoyer le diable, le Styx nous paraît être un long fleuve tranquille. Ne tirent-ils pas des bénéfices de cette impotence des vieux ; le monde moderne les appelle séniors, mais le monde moderne n’a plus de franchise. Une femme de ménage se faisant appeler “technicienne de surface” ne gagne pas mieux sa vie.

Les personnes âgées de 80 ans et plus sont les plus gros consommateurs de médicaments. 90% d’entre eux consomment même jusqu’à 10 produits par jour. Une véritable poule aux oeufs d’or pour l’industrie pharmaceutique. Cela en fait des médicaments pendant 30 ans. Plus d’intérêts qu’un prêt sur 30 ans.

Mais cela handicape aussi notre pays. Avant, n’importe qui travaillait toute sa vie jusqu’à sa retraite à 60 ans. Il restait grand maximum cinq ans à la charge de l’État, puis s’en allait grignoter les pissenlits par les racines. Aujourd’hui, ils s’attachent à la vie malgré la maladie, la sénilité et l’incontinence. De vrais résistants. Ils savent de quoi ils parlent, car ils ont connu l’occupation, eux. Je ne sais pas ce qui a été pire, connaître l’holocauste dans sa jeunesse ou se faire dessus en étant vieux… Enfin, il faut se dire qu’aujourd’hui nous sommes sept milliards de résistants. Sept milliards de personnes qui résistent et déjouent chaque jour la Mort jusqu’au jour où la fatalité vient frapper à notre porte.

En 1800, nous n’étions qu’un milliard, aujourd’hui sept fois plus. Arrière grand-papa et arrière grand-maman n’ont pas chômé. Les granges ne servaient pas qu’à entreposer du foin à cette époque. Nos aïeux ont été de bons disciples d’Adam et Ève. Et dire que le préservatif existait déjà. Les premiers remontent à environ 3000 ans av. J.-C.. et étaient fait avec un boyau de porc. Trouvez aujourd’hui un seul couple excité à l’idée de le faire avec une telle protection… À part peut-être des éleveurs bretons, et encore. Mais on s’égare de notre sujet initial. Laissons tomber les cochons et revenons plutôt à nos moutons.

Il faut vivre ses rêves et arrêter de rêver sa vie et peut-être alors on aura une vie comblée et que la Mort nous paraîtra moins fataliste. Car il n’y a rien de pire qu’un regret. L’impuissance de ne pas pouvoir faire quelque chose.

On peut s’offrir un coeur artificiel, mais il ne vaudra jamais le doux battement du coeur de sa chère et tendre que l’on peut entendre lorsque l’on colle son oreille sur son thorax. Et puis pour ne pas finir sur une parole cucu la praline (j’ai une réputation à me construire, loin de celle de Marc Lévy), dites-vous bien que lorsque votre oreille est collée sur son thorax, votre tête est paisiblement installée entre deux coussins moelleux 95B.